La Pommeraie idéale est un parc paysager situé à Saint-Denis-de Jouhet en plein bocage Berrichon.

On retrouve ici la création de formes fruitières anciennes impliquant des durées de formations excessivement longues pour notre époque.

 

Commencé sur ce terrain vierge et gorgé d'eau en 2006, ce chantier fait appel à des techniques de palissages et des façons d'aborder l'avenir qui sont d'un autre âge.

La pomme et le pommier ne servent là que de prétexte à ce qui est en fait une expérience artistique sur le très long terme.

Les premiers croquis remontent à 2003 et en 2021 cet ensemble de jardins arrive à la moitié de sa réalisation. Les variétés de pommes ont été choisies pour leur ancienneté mais aussi, suivant les thèmes, pour leurs noms, leurs couleurs ou leurs qualités gustatives.

 

UN PROJET DECALE

A l'intérieur de plusieurs de ces jardins, chacune de ces formes est une sorte de petit chantier en cours.

Ici, les vases et les colonnes du Clos des Belles, là, les ogives et les croisées d'un cloître formé de pommiers du moyen-âge. Certains éléments ne sont encore pour le moment que dessins et fantasmes et ne prendront corps et vie que par la greffe au printemps prochain.

Ces constructions fruitières demandent un temps de réalisation impensable de nos jours. Le sujet s'en trouve décalé, hors mode et un brin utopique voire provocateur vue la lenteur requise pour un résultat incertain et fragile.

Ces sept jardins ornés de pommiers sont en perpétuelle formation et proposent des visites commentées mêlant palissages anciens, variétés oubliées et philosophie.

Les techniques de taille et de formation des pommiers conduits comme il y a 150 ans supposent une autre façon d'avancer sur un projet, là où certes, la rentabilité économique devra attendre un certain temps.

 

UN TRAVAIL SUR DEUX GENERATIONS

Pour voir la maturité d'un vase Médicis ou d'une colonne spiralée de 2.50 mètres de hauteur, ce n'est pas moins de quinze années de travail et de patience qui seront requises.

Suivant le nombre de branches et la complexité des lignes, certaines de ces formes classiques demanderont parfois dix années supplémentaires pour trouver leur aboutissement.

Viendront par la suite jusqu'à cinquante ans de suivis, tailles, palissages et soins en tout genres pour assurer le maintient de la position des branches charpentières et la bonne santé de l'arbre.

Les travaux au quotidien ne sont pas formidables. C'est leur addition dans le temps qui construit et façonne.

Il s'agit donc pour certaines de ces formes d'un travail sur deux générations. Le Clos des Belles, le Cloître et le Clos des Bonnes ont été entrepris avec ces échéances.

 

La Pommeraie Idéale dans son appellation est aussi un clin d'oeil au facteur Cheval et à son Palais Idéal à Hauterives dans la Drôme. 

Joseph-Ferdinant Cheval a passé plus de trente ans de sa vie à bâtir son palais avec des pierres qu’il ramassait lors de ses tournées. C’est cette obstination laborieuse, cette intégrité, cette confrontation au temps et aussi cet idéal que j’admire et que je reconnais parfois dans la démarche des jardiniers.

 

INCERTITUDES, PASSION ET MAUVAISE TERRE

Pour autant cette expérience ne fanfaronne pas. Les risques et les doutes sont partout.

La faible épaisseur de terre posée sur un sous-sol compact et asphyxiant, les chevreuils, le manque de bras et de moyens sont autant de difficultés à surmonter. Cette incertitude fait néanmoins partie de ce projet un peu fou qui constitue une aventure et un cheval de bataille pour le restant d'une vie.

Vouloir contredire une époque où la rapidité est une valeur absolue n'est pas une mince affaire. L'avenir dira si cela en valait la peine.

 

 Un reportage tourné en juin 2020 par la rtbf est disponible en clicant sur le lien suivant: 

https://www.rtbf.be/emission/jardins-et-loisirs/detail_la-pommeraie-ideale-dans-le-berry?id=10728336

 

 

CA C'EST DE LA TORTURE !

 

C'est ce que m'avait lancé un jour un visiteur mal embouché. J'ai été tellement surpris que je n'ai pu lui faire qu'une demie réponse. En voici une plus complète.

 

Nous perdons des espèces animales et végétales tous les jours. Réchauffement climatique, fonte des glaciers, des banquises et pics de pollution sont des réalités.

De ce fait, lorsque nous nous retrouvons dans un jardin devant un arbre, nous n'avons plus qu'une seule façon de le considérer, c'est sous l'aspect de la préservation, de l'écologie et de son port naturel.

 

Nous sommes sous l'influence de cette actualité dramatique et à juste titre. J'applique moi-même ces règles de moindre geste et de moindre taille lorsque le sujet s'y prête (formes libres, arbres de plein vent, haies sauvages...)

Mais c'est ignorer les siècles d'arboriculture qui viennent de s'écouler avec des productions et des créations fruitières qui faisaient appel à des connaissances techniques approfondies et à un sens artistique indéniable.

 

Ce sont en effet des dizaines de générations de jardiniers qui ont travaillé sur ces palissages qui ornaient les parcs. Il n'y avait probablement pas parmi ces gens que des abrutis frustrés ne souhaitant que se défouler sur de pauvres arbres qui n'avaient rien demandé comme certaines caricatures binaires pourraient le laisser entendre.

Il n'y a pas qu'une seule vérité mais un ensemble de recherches, de pratiques, de créations et de productions qui au fil du temps ont constitués notre culture et notre histoire des jardins. L'une ne remplace pas l'autre, c'est un tout.

 

Pour ce qui est de la torture, j'ai bien plus de scrupules à tailler mes haies de charmilles à 2,50 mètres de hauteur. Je les empêche de grandir, de fleurir, de grainer, serrées les unes aux autres et donc en situations de stress hydrique avec les périodes de sécheresse que nous connaissons.

 

Tondre une prairie de 3 Ha qui grouille d'insectes tout les dix jours me pose également problème. Je dois souvent slalomer pour éviter aux sauterelles, mantes, abeilles et papillons la fin tragique que leur promettent les lames de ma tondeuse.

 

Des pousses chétives, des feuilles qui fanent, des chancres qui gagnent l'écorces, du bois mort sont les signes d'un arbre qui va mal.

De même, une floraison excessive et une fructification démesurée constituent le fameux "chant du cygne" connu pour avertir d'une fin prochaine.

 

Ce sont au contraire les formes jardinées qui de par leur accessibilité et la surveillance qu'elles nécessitent, permettent de mieux maîtriser les parasites, maladies, carences et autre accidents, lui assurant une santé, une production et une longévité optimale. 

 

Il y a contrainte certes, torture non.

La torture c'est l'ignorance et la bêtise, ça c'est de la torture.

 

Dominique STILLACE